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mercredi 4 juin 2025

Libre

 







Je me rencontre parfois grâce à celui qui me connaît ; parce que je l’aime, il m’apprivoise. Il sait me faire oublier cette mémoire qui défaille à mon appel. Il sait la faire taire. Il m’habille de l’anamnèse du cueilleur, celle qui se fout du reste : des souvenirs, ces reliquats qui vous font peut-être croire à un futur. Lui, il s’en moque. Il n’est que le présent fluctuant par quelques rayons, quelques coups de tonnerre. Il me réchauffe, je me délecte de ces gouttes fines ou épaisses. Je creuse, je sème. Mains sales, je m’imprègne de son origine, mes ongles ras se noircissent ; mes pieds s’encrottent.  Je m’en contrefiche. Sa crasse est voluptueuse, noble, pur. Mon chien me rejoint. De son appellation aristocrate, il ne reste rien. Oripeaux de poils. Regard tendre, satisfait de sa condition. Je déambule à travers les allées verdoyantes parsemées de pâquerettes, voisinant avec les herbes folles ; je m’encense du parfum des roses anciennes ; j’effleure les fleurs fidèles, nomades de chaque printemps, séductrices de l’œil ; je me noie sous le feuillage du seigneur ancestral de ce lieu, touche son écorce lénifiante. Ici je n’ai plus d’âge, ici je ne sais plus le jour ni l’heure. Je m’en moque. Ici, avec lui, je suis moi. Il est mon jardin, il est la terre. Il est les espèces vivantes, sans la folie et la bassesse humaine. Il est ma chère solitude. Il est mon équilibre. Libre.

 

M-Noëlle Fargier

mercredi 5 mars 2025

Puis-je continuer à écrire ?

 

Puis-je continuer à écrire ?  Mes doigts sont-ils assez agiles, ne vont-ils pas trembler sur les lignes droites et dirigées ? Plan horizontal, perpendiculaire d’une pesanteur parallèle. Je ris.  Ma main doit se coordonner à la volonté des tas de potiches humaines. Á leurs désirs universels de légèreté, de superficiel. Mon écriture doit se concentrer sur un unique objet : « le moi ».  Existe-t-il un temps quasi réel dans le présent et inévitable dans le futur ? Je devine l’avenir de cet objet, reflet de la société, qu’on appelle « le livre ».

Ainsi, le mot gardera l’éclat du jeune, du beau, sans rayure. Il aura un unique dessein : transmettre l’acceptable.  Un dosage subtil, mesuré avec un filet d’intrigue, quelques gouttes de sexe, une larmichette d’Histoire ; le tout mixé dans un verre à cocktail bleu nuage, rose pâle. Évidemment les affects tristes empoisonneraient l’encre, ils seront donc bannis. Entre autres. Quel bien-être pour l’esprit et le corps !  Roman léger comme une plume ! Plus de passion, plus de guerre. Quelle sérénité !  Fini la torture de la page blanche des écrivains sans bobos. Fini la quête des synonymes, le champ lexical deviendra un petit pré.

-      -  Cependant pourra-t-on encore attribuer à la lecture, la vertu d’évasion ?

-      - Bah non, le mot « vertu » perdra ses antonymes, alors survivra-t-il ? Quant à « l’évasion » sera-t-elle encore vitale ?  

-      -  Les livres qui apportent la connaissance, la culture (comme les essais), vont-ils disparaître ?

-     -   Comment dire ?... Non. Seule l’orientation changera. La connaissance sera la connaissance de soi, le développement personnel. La culture gardera sa définition au sens large, allégée de quelques mots.

«La culture, dans son sens le plus large, est considérée comme l'ensemble des traits distinctifs, spirituels et matériels, intellectuels et affectifs, qui caractérisent une société ou un groupe social. »


-       Sommes-nous en train d’oublier ? « Tant que la lecture est pour nous l’initiatrice dont les clefs magiques nous ouvrent au fond de nous-mêmes la porte des demeures où nous n’aurions pas su pénétrer, son rôle dans notre vie est salutaire » Marcel Proust.

 


Je relis ce texte que je viens d’écrire. Il est long, sans image, ni photo  ; sera-t-il lu ?

Il devient la clé de mon prochain roman, je vous transmettrai le premier passage dans environ un an, si Dieu ou je ne sais quoi, le veut.

Marie-Noëlle Fargier

dimanche 23 février 2025

Ailleurs

 

Je lève la tête sur une rosace titanesque tissée de plumes d’anges, l’œil s’égare, se liquéfie parmi elles. Elles jouent avec l’intrus, virevoltent en pas de danse négligemment savants, sautillent d’un arc de cercle à un autre, m’isolent de la Terre.  Elles s’irisent de traînées céruléennes, pailletées d’or. Elles me portent, m’emportent. Les notes du piano d’Elle(s) me subjuguent, elles s’entrelacent, inséparables. La grâce d’Elle(s) me saisit, on danse, indissociables de strate en strate vers une lumière chaude. 
Soudain, le tourbillon me bouscule, m’écartèle, m’emprisonne dans une destinée irréversible. Je reviens. Je saisis quelques pétales, les accroche aux cordes d’une partition,  pour ne pas oublier. Les fleurs givrées fondent sous mes doigts.  
Des larmes chaudes raniment les restes charnels.

 

Février 2025

Marie-Noëlle Fargier

lundi 27 janvier 2025

Rêve

 

Rêve presque éveillée, spectatrice du fil de ma vie, tissée de métaphores élégantes, douces et cruelles, de câbles de passeurs puis d’attaches rompues, recousues, effilochées. Je m’accroche désespérément à des haillons de camisole. Les mots se déchaînent en agonie, je veux les oublier. Puis ils sonnent telle une symphonie, je voudrais les écrire. Le rêve se poursuit, murmure des phonèmes, « le moi, le ça et le surmoi » se chahutent, je voudrais rire en explosant ces « entre-soi ». J’y parviens. Je me lève, une pluie épaisse s’accorde au lever du soleil. Des gouttelettes perlent sur les feuilles argentées de l’olivier. J’invite Bach à se joindre à nous.  Un coq chante. Quelques flammes dansent encore dans l’âtre…

lundi 12 août 2024

à chaque être vivant,

 

À chaque être vivant,

 

Il accompagne nos vies, sans bruit ou presque. Quelques sons de gratitude et d’amour inconditionnel. Il apaise nos humeurs capricieuses d’humains prétentieux. Fidèlement.

Il est trop souvent le souffre-douleur, l’oublié de la condition terrestre dans la hiérarchie du vivant. Il est parfois le serviteur de l’homme, son larbin sans droit avec le devoir de travailler et obéir. Il ne doit jamais faillir à cette seule destinée, sinon l’humain s’en débarrasse sans embarras. Celui-là l’achète, le vend, le donne, le troque, l’abandonne, le maltraite, le tue. Il est sa chose tel un esclave. Lui, continue à l’aimer.

Il hennit, il aboie, il miaule, il braie, il bêle, il piaille, il meugle, il caquette etc. Le maître du langage snobe ses galimatias et déblatère sur ces sous-classés de la nature qui traînassent sur terre, les domestiqués. Le dictateur planétaire lui arrache ses petits, se nourrit de sa chair... Il l’enferme, il l’entasse, il l’écrase, il l’engraisse. Il est sa machine à sous.  Industrie- Rendement.  Lui, continue à espérer.

 

Lui, continue à l’aimer, Lui, continue à espérer. Quelques bipèdes sur pieds entendent cet appel et luttent pour la dignité de l’animal.  Des associations agissent, des politiques dénoncent. « La dignité », terme galvaudé, utilisé des plus grands aux plus petits, au sens détourné, arc-bouté, des philosophes aux religieux, piétiné par le capitalisme toujours plus fort, exercé par l’argentier toujours plus riche.  Il me plaît d’utiliser ce terme « dignité » pour la bête, la mettant enfin sur le même palier que l’être humain quel qu’il soit. L’animal n’est pas l’unique victime, la vulnérabilité attire le dominant, il tatoue la peau du pauvre type, puis le dégrade jusqu’aux oubliettes. Il suffit d’être sans emploi, puis sans toit, il suffit de percevoir un salaire ou une pension de retraite indécents, il suffit d’être sans soutien familial, il suffit d’être né au mauvais endroit, lourd de la mémoire des colons, lourd d’un pouvoir dictatorial, lourd d’irrespect démocratique, il suffit d’être sans papier, il suffit d’être sans territoire, expatrié, il suffit d’être différent, il suffit…

 

La main humaine se régale d’user de la maltraitance. Elle est capable de franchir le mur de l’imaginable jusqu’au génocide qu’il soit animal ou humain. Ignorance, cruauté ? Bourreau, doté d’une conscience excessive de sa propre valeur, éborgne l’autre sans scrupule.  Le mufle a un besoin incessant de propriété du territoire et de tout être vivant. Influence capitaliste ?  L’humain peut être ainsi. Il parvient même à justifier de tels actes ! Fort de son pouvoir, il sait faire détourner les regards, faire baisser les yeux et fédérer les peuples à ses actes pervers.  Ceux qui osent résister, parler, écrire, dénoncer, subissent les insultes et...

Face à ce réel indiscutable d’atrocités, l’acte barbare perdure sur toute notre planète. L’Histoire n’a de cesse de se répéter.  Faut-il prendre conscience que demain chacun de nous peut devenir la victime pour qu’enfin la barbarie cesse ? C’est un leurre de choisir le camp du criminel en pensant éviter devenir sa proie ! Il y aura toujours un tyran pour naître sur cette terre, prêt à mettre en œuvre son despotisme. Savoir le dénicher et le stopper dans une cité où domine la Sagesse. La distance n’est plus une excuse. Abattre les frontières et mettre fin aux génocides, guerres, massacres, tueries, incendies, bombardements.

Un enfant, seul, continue de pleurer loin de moi et pourtant je pourrais le bercer contre mon sein ; la terre s’étouffe sous nos déchets, l’air s’asphyxie de notre pollution et l’univers saigne sous nos bombardements.

 

Il suffirait de décapiter celui qui depuis des siècles nous enchaîne, faisant de nous des choses, des robots, des machins.

Il suffirait de penser. Pour toi, pour moi, pour notre survie.

 

Marie-Noëlle Fargier

samedi 17 septembre 2022

Parce que l'auteur n'est rien sans le lecteur...

 


J’ai commencé à écrire à 11 ans, ma première muse a été la nature, puis les premières palpitations qui rosissent les joues, les coups de colère adolescente. Cahiers, journaux intimes, scolaires et revues servirent de témoins. Bref le cursus habituel des écrivains en herbe. Puis j’ai continué au fil de mes années avec des poèmes, des textes, des romans utilisant les mêmes thèmes (finalement au nombre de livres lus, l’écrivain n’invente rien ou si peu) avec pour seule différence leur support. De la feuille au livre. Simplement. Depuis quelques années, je déambule de salons en librairies, marchés, hypermarchés avec cet objet artisanal inclus dans l’art littéraire. Mes jambes flageolent. M’appartient-il ou est-ce un leurre ?

Sur les marchés, hypermarchés l’objet s’accommode, il reconnaît son voisinage, ses mains qui le manipulent, ses voix qui le questionnent. Il est dans son monde. Il se souvient de sa première venue dans une librairie ou dans un salon, évènement littéraire (nom qui n’a rien de commun et adjectif discipliné). L’objet se demanda si ses lettres étaient assez belles pour côtoyer les autres manuscrits. Il finit par aller voir les autres exposés. Les approcha, les interrogea, et finalement les adopta. Il fut charmé par leurs différences de genres, de styles. Ses maisons d’édition lui firent rencontrer d’autres choses inanimées comme lui qui prenaient vie en les ouvrant. C’est ainsi qu’il souffla à son auteure l’idée de parler de ses congénères.

Mes premiers pas dans ce monde furent avec « Chloé des Lys » (joli nom), mon objet était « La Bukinê d’Anna ». Grâce au blog de cette maison d’édition « Aloys » je rencontrais des auteurs, lisais leurs textes, leurs poésies, leurs livres de tout genre, de tout style. Écoutant la Bukinê (mes lecteurs comprendront 😊), je commençais mes premières chroniques avec les auteurs de « Chloé des Lys », Jean-Louis Gillessen (théâtre), Christine Brunet (thriller), Christian Eychloma (science-fiction), Carine-Laure Desguin (poésie), Philippe Couillaud (roman épistolaire dont les lettres des années plus tard nous inviteront à partager notre vie), Alexandra Coenraets (roman), Marcelle Pâques (poésie), Philippe de Riemaecker (roman), Sébastien Quagebeur (poésie).

 « La Bukinê d’Anna » fut rejointe par d’autres compères du même auteure (devinez ! 😊). Ainsi je continue à fréquenter les marchés, hypermarchés, librairies et salons avec mon petit dernier « Moi aussi j’ai deux maisons » de la maison d’édition « Hello Edition ». « Amiplume » l’association des auteurs altiligériens organise beaucoup de manifestations sur la région. Évidemment « Amiplume » comprend des écrivains dits régionalistes, mémoire de nos anciens et des auteurs de tout horizon. Ce qui donne à cette association toute sa richesse. Je n’ai pas résisté à l’envie d’écrire sur les œuvres qui parlent si bien de notre terroir avec des auteurs Amiplumiens (ou pas) comme Michel Flandin (roman), Albert Duclos (roman) , Renaud Benoît   et sur des livres engagés ou poétiques comme ceux de Azelma Sigaux, Charles Simond, Marie-Martine Laulagnier de Barba, Eric Pommet, Bruno Lechêne, Emmanuelle Maisonneuve, Thomas Subtil.  Plus tard au hasard des rencontres, j’ai partagé mes impressions sous l’influence d’une écriture riche et bouleversante grâce à la plume de l’écrivain Jean-Hugues Larché, Jean-Michel Devésa, Brigitte Giraud, Yves Charnet.

Mon enthousiasme ne se satisfait pas de l’art littéraire. À mon sens, chaque objet que ce soit un livre, une toile, un instrument de musique, une scène de théâtre etc. mérite notre attention, le regarder, l’écouter, le vivre et j’ai la chance avec les mots d’essayer de partager l’émotion offerte.

Je crois que chaque art est le partenaire d’un autre. Complémentaire ne me suffit pas. Je préfère « indissociable ». J’ai pris plaisir à mettre en mots la peinture de Paul Akakpo, de passer des notes en note avec Gens’Bon’Beur , de costumer avec la langue française les pièces de théâtre créées, mises en scène ou jouées par Pierre-Hugo Proriol, Lucie Ranson, Frank Régnier, Eliza Cardin et Fred Gil.  

L’Art fait de l’objet, un être vivant.

PS : Vous pouvez retrouver ces chroniques sur mon blog http://marienoellefargier.blogspot.com/

Marie-Noëlle Fargier 



https://www.facebook.com/watch/?v=6953894874680655

https://www.youtube.com/watch?v=YFHJOg71idc&t=29s




jeudi 25 novembre 2021

Être Vivant

 



Être Vivant

Je déteste penser, écrire sur l’être humain. Il m’apostrophe, me révolte, me dégoûte. J’aime penser, écrire sur l’être vivant. Il me rassure, me fascine, m’affriande. J’aime appartenir à cette engeance, à elle-seule, aux locataires de cette sphère souveraine. Tisserands des filaments trophiques. Ère édénique. Vivants, unique prérequis !

L’autre sur ses deux pattes de bouc s’invente un désir. Se tenir droit. Être le dominant. Il pourrit l’Eden. Le plus grand d’entre eux s’installe au cercle de l’enfer, jouit d’une jeunesse éternelle, fabrique son propre soleil et ses propres étoiles. Au sanctuaire d’Asclépios « sommo jussus » (ordre de dormir), il éthérise l’humain de faiblesse, d’obéissance, de soumission. Il donne vie à chaque démon. Terreur nocturne- Paralysie du sommeil. Incubes et succubes sévissent. Le grand mal. Le Colisée investit la sphère souveraine. L’humain dans l’amphithéâtre se délecte des chairs des gladiateurs, prisonniers de guerre, condamnés à mort, esclaves et des animaux sauvages.

Yeux grands ouverts, les spectateurs aux riches parures des loges spéciales jubilent. Dans ceux des autres, le mydriatique agit encore...

L’incubation :  rite divinatoire, infection invisible.

Puissions-nous devenir Vivants ?

Marie-Noëlle Fargier

mardi 2 novembre 2021

 


Des fissures, des crevasses percent des roches, pierres indestructibles.  Des plantes sauvages fleurissent à travers l’architecture d’érosion.

Des plissures, des craquelures sillonnent une chair, ossature éternelle. Des pensées vagabondes nourrissent l’alchimie poétique, miraculeuse.

Quête d’un amour idéal, d’une âme sœur ? Faudrait-il aimer un seul être quand chaque être importe ? Quête d’un corps parfait quand l’autre est déformé ?  Faudrait-il le scalpel d’Hébé pour enterrer les fleurs sauvages ? Quête d’un épanouissement personnel quand l’autre se fane ? Faudrait-il un mode d’emploi monnayable pour vivre solitairement heureux ?

Quête d’un dynamisme universel de jouvence consommable ? Faudra- t-il démolir l’architecture du temps et emmurer l’alchimie créative ?

 Pour qui ? Pour quoi ?

J’aime les plantes sauvages et les pensées vagabondes. Elles me rappellent le géni de la terre et de ses êtres vivants excepté l’un d’entre eux…


Marie-Noëlle Fargier



vendredi 2 avril 2021

J’ai écrit ce texte il y a quatre ans. C’est à cette période que J’ai eu la chance de rencontrer ce grand garçon de 16 ans. Il me dépassait hautement. Pas de dialogue possible. Seuls ses yeux et son large sourire et quelques mots appris « bonjour », « merci » nous permettaient d’échanger. Cela suffisait. Son sourire quasi permanent était démenti par son regard chargé de gravité, de tristesse, de peur. Un regard qui n’appartenait pas à son âge. Le regard d’un être qui sait de quoi l’homme est capable. Le regard de ceux qui ont traversé le pire sous l’impact de la main humaine.

 

Il y avait un jardin avec un noyer où il aimait se réfugier, « propriété » de cette femme blanche que je suis. Celle qui voulait lui prouver qu’il existe autre chose que la guerre, la douleur, la maltraitance et que l’être humain est capable de se montrer généreux simplement parce qu’il sait que rien ne lui appartient. Que tout est éphémère. Seul le hasard décide de là où on naît. Bien-né, mal-né. Avec ses 16 ans, il savait, il avait vécu l’insoupçonnable pour la bien-née que je suis. Je croyais mes yeux ouverts et j’étais aveugle.

 

Puis il a encore grandi. C’est avec une extrême pudeur et dignité que ses mots ont surgi parfois, tels des morceaux de puzzle, sûrement pour ne pas abîmer cette naïve croyance que je vouais à l’humain, pour ne pas m’abîmer. A l’instar de ce qu’il avait subi du système, de la hiérarchie dominante crée par l’espèce humaine. Supplices contemporains. Je le regardais sur cette balançoire accrochée au noyer. Bercement. Son regard alors s’éclairait de son âge. Un instant. Le mien se décadenassait.

 

Aujourd’hui je suis de plus en plus petite que lui. Nous partageons un regard serein tant que ses pieds foulent cette terre qui n’appartient à personne. Simplement parce qu’il a enfin le droit de vivre.

 

« Les pieds en l’air, la tête en arrière »

 

Il fait de son ombre une caverne feuillue

Son bras noueux et fort tolère un siège incongru

La première rose des vents

Le berce du balancier du temps

Cric crac, cric crac…

Murmure l’hôte, sans ardeur

La charmille, quant à elle, attend le promeneur

Enfin, il s’invite, s’assoit et, doucement, dodeline

Dans l’antre de verdure

L’amnios le câline

Un coup de pied sur la terre

Il vole les pieds en l’air, la tête en arrière

S’élance au plus près des hautes ramures

Défie le soleil et sa brûlure

Même l’astre, ne force pas cette armure !

Il se moque de l’univers

Et de ses inexorables vers…

Il vole les pieds en l’air, la tête en arrière

Il reconnaît cet être extraordinaire

Muni de ses larges limbes foliaires

Qui capturent ses peurs du Tyran

Lui redonnent ses rêves d’enfant !

Puis, ses pieds patinent sur l’herbe millénaire

Le sablier s’évide

Des derniers grains morbides

Il admire cet être centenaire

Et… descend de la balançoire

Remercie du toucher l’écorce d’espoir

Il rit…

Les pieds sur terre, la tête en l’air.

 

En soutien à Madama et tous ces jeunes qui n’ont pas connu l’enfance parce que leur berceau les balance vers la souffrance et la mort.

 


mardi 5 janvier 2021

2021

 

C’est le début d’une autre année

Forêt immaculée, nos pas fissurent la neige dans une galerie boisée, chaque branchage s’étoile de fleurs de gel.  La lanterne magique projette quelques flocons.  L’air froid rythme le silence complice. Ère tant espérée, douce et sage.

La chaumière nous attend. Un parvis païen recouvert d’un toit abrite des nichoirs, humains soucieux de la survie de leurs visiteurs. La porte se referme sur la longue nuit hivernale. Aussitôt l’odeur épicée du jour de l’an chatouille les papilles de pâte sablée, sucrée, de fumets riches et dorés ; des murs tapissés de toiles d’un monde merveilleux, de floraisons, de couleurs tendres  aux visages doux et délicats, encre de chine ; des hôtes semblant sortir d’un conte de fées, belle aux longs cheveux noirs ondulés, farceur au regard pétillant, barbe indisciplinée ; et puis le faiseur de mets divins, doté du savoir ancestral du chasseur-cueilleur et sa petite magicienne fine et malicieuse ; notes d’hespéridés du zest d’orange à la fragrance du pin ; concerto sensoriel de bonheur, de rêves, de vies comblées. L’ambiance est donnée.

A l’étage des farfadets s’amusent autour du poêle à bois. Confinés sur les divans, la chaleur a rosi leurs joues, une avalanche de livres multicolores les surveille. Entre jeux et contes, ils sont tranquilles. La nuit passe au gré des histoires, des souvenirs, des sourires et des rires du plus jeune au plus ancien. Fin d’année engloutie par des saveurs d’un autre temps et ce qui nous unit : l’Amitié. Nous trinquons à notre avenir, à cette année 2021 dans la féérie de nos vies simples, sans écrans, à l’ère retrouvée.

Au petit matin, l’odeur du café, du pain grillé réveillent délicieusement les endormis. Dehors la neige a chassé toutes les couleurs pour ne revêtir que la sienne. Des chardonnerets élégants irisés de plumages exotiques débutent leur festin, le chat les ignore, les chiens jouent. Une trace sur le tapis laiteux dessine un seul mot « confiance ». Les flammes rouges et jaunes dansent encore dans la cheminée.  2021 débute avec sagesse dans ce lieu-dit au nom presqu’à la pantoufle de verre façonnée d’une force émotionnelle et philosophique majeure.


vendredi 20 novembre 2020

Je t'avais promis...

 

Je t’avais promis une vie paisible à toi le citadin, à l’abri de mes vieilles montagnes. Au coin de l’âtre, absorbés par les flammes dansantes incandescentes. Chaleur partagée au fil des pages de nos poètes, de nos penseurs. Notre encre allait déferler dans une mer bleue, calme et tranquille. Légitime sagesse de navigateurs avertis. Enfin nous pouvions Vivre !

C’était sans compter sur ce que nous sommes. C’était s’asphyxier dans le salon aux volets clos. C’était oublier les autres. Ne pas entendre les cris des démunis, des défavorisés, des oubliés. Ne pas voir la sarabande jaune pleurer, huée, blessée et meurtrie. C’était sans compter sur ce que nous sommes.

Nos plumes s’affûtent de mots dénonciateurs. Océan hautain et capricieux, naufrage des plus faibles.  La froidure de la rue au fil de nos vociférations. Vaisseaux thrombosés de coups de matraque. Œil crevé.

Le soir la cheminée crépite notre absolu désarroi, un jeune s’est immolé.

Puis, le printemps s’enhardit de l’enfermement humain. Le jardin ne se partage plus. L’homme pauvre est cloîtré dans ses murs.

Silence et soumission.

L’arrogant dédaigneux s’allie à l’entité biologique. Ils isolent les plus vulnérables, les ridés, les handicapés. Sens abolis.  Affects interdits. Seul le petit écran est permis. Il diffuse en boucle leur prochaine destinée.

Glissement et mort.

Dehors la nature attise l’audace, la maison est glaciale. On éteint le téléviseur.

Nos plumes se taisent. L’encre se fige.

Huxley et Orwell sortent de la bibliothèque. Dystopie et servitude s’imposent sur nos fauteuils.  Dehors on aperçoit les premiers signes de leur procréateur. Technologie hors pair, technologie inimaginable. Et le crabe sévit encore. Plus fort encore que l’entité nommée « Covid » numérotée, robot d’une fiction désuète. Tel un bolide, elle le met au fossé avec ses familles pathologiques. Science oblige. Ces négligés gonfleront le score de la fatale issue.

L’usine des gilets jaunes s’épuise, ferme ses portes. Trop de demandes. Plus de travailleurs pour les fabriquer. Licenciements à la pelle. Fibre indestructible, ancrée dans nos mémoires. Comme l’entité, elle a fait peur et pourtant…

Il n’y a plus de bois. Le jardin ne sait plus la saison.

Nous ne sommes pas résignés, la peur ne sera pas notre maître. Ce serait sans compter sur ce que nous sommes.

Nos plumes n’en finiront pas d’écrire. Nous survivrons !


Marie-Noëlle Fargier

mardi 3 novembre 2020

Lettre à mes petits-enfants

 





Fenêtres ouvertes d’un bleu parfait, pur, translucide. Irisé d’un seul vœu, découvrir pour vivre. Mes yeux se perdent dans les tiens. Bulles de champagne.

« Je te raconte mes premiers pas. Sur les pavés des rues de ma vieille ville. Les patins à roulettes glissant sur les trottoirs qui bousculaient les promeneurs grincheux. Les faux-pas dans les caniveaux. Nos bras ailés dans la venelle déserte, dévalée à toute allure. La veine poétique tambourinait un seul mot : liberté. Nos retrouvailles de gamins débraillés sur notre place où l’ancestrale fontaine nous désaltérait de son breuvage frais servis par deux dauphins. Nos éclaboussures de rires. Et nos escapades hors des murs de la cité. Nos explorations des grottes du Second Bassin. Le mange-disque sous ces roches primitives qui déraillait sur nos âges d’enfants tortillés de bonheur. Nos courses-poursuites au jardin public avec le gardien du lieu. Nous franchissions l’espace interdit, en quête de cachettes. Il nous courait après et finissait toujours par débusquer les réfractaires dans leur planque inviolable. Après un sermon autoritaire, il nous relâchait. Tête basse sous le képi officiel, il dissimulait un sourire avec comme certitude une prochaine partie de cache-cache.

Et puis, « le Camaret ». Les câlins interdits aux petits chevreaux. L’odeur qui me trahissait. Courir à toutes jambes à travers la sapinière après les audacieuses chèvres avides d’indépendance et crier à tue-tête « Vene, vene ! ». La sage cueillette des champignons à la fraîcheur teintée du lever du soleil. Fragrance aux senteurs originelles tatouées sur ma peau.  Les baptêmes païens dans le fleuve frisquet. Murs d’orgues basaltiques, toit tuilé de parcelles de ciel. Je m’emprisonnais de sensations sauvages.

 

Tu m’écoutes, les yeux agrandis de surprise. Je ne te raconte pas une histoire, je te parle de mon enfance. Ce n’est pas un conte. Je comprends ton étonnement. Sous le regard constant des grands, tu ne sais pas que tu as le droit d’exister librement. Tu penses qu’il y a trop de dangers dans ton monde. Que la terre est un piège avec ses bois, ses rivières « baignades interdites », ses sources « interdiction de boire ». Si on ne se soumet pas à ces injonctions, c’est « à vos risques et périls ». Et puis il y a les hommes ou femmes en képi qui sanctionnent. Tu vis avec une surveillance constante mon p’tit bout. Protection sans faille, panoplie de protection de la tête au pied. Peux-tu encore tomber ? Et aujourd’hui on te bâillonne, on t’interdit de toucher. « Danger Virus ». C’est vrai il est bien là. Il n’est pas le premier. Il traverse la vie des êtres humains depuis si longtemps et reviendra encore et encore. La différence est qu’il y a peu de temps encore on l’appelait « fatalité » car on savait qu’on devait mourir. Aujourd’hui la peur est le chef d’orchestre. Le mange disque instrumentalise en boucle « la marche funèbre ». Il faut se sentir protégé de tout, y compris de la fin inéluctable.   On est persuadé qu’en suivant chaque règle, on sera indestructible. Ce n’est pas vrai mon p’tit bout. Et pourtant la plupart d’entre nous en sommes persuadés et n’hésitons pas à défier celle qui nous accueille, la terre. On la néglige, on la souille, on l’empoisonne. Là pas de souci, on peut continuer sans hommes ou femmes en képi, sous le couvert des autorités.  Le vrai danger est là mon p’tit bout. Lui manquer de respect entraînera l’extinction de l’humain. Ce sera alors l’apparition « du masque rouge ». Peur légitime.

Si tu savais mon p’tit bout comme il est bon de courir si vite qu’on croirait voler. Si tu savais mon p’tit bout comme il est bon de vivre la terre avec sa faune, sa flore, ses rivières claires, son air pur. Et comme ils étaient beaux ces hommes ou femmes qui souriaient sous leur képi protecteur.  Si tu savais mon p’tit bout comme il est bon de ne pas avoir peur.

Alors, mon p’tit bout, je mets entre parenthèses notre aujourd’hui pour t’apprendre mon hier. »

Marie-Noëlle Fargier


dimanche 3 mai 2020

1er mai Fête des Travailleurs




Du chasseur-cueilleur- terre de nomade, au paysan sédentarisé, à l’artisan (« Artizans de tous mestiers » Rabelais), au marchand, au troubadour- Villages féodaux. De l’agriculteur, au tâcheron, à l’ouvrier, au commerçant, à l’artiste – cité productive. De l’industriel alimentaire, à l’actionnaire, au lobby- manufacture mondiale.
Travailleurs à la tête soumise, à la peau déchirée, à la vie robotisée.

Chasseur-cueilleur victime solitaire. Gouttes de pluie s’accordant à la poésie du temps.
Paysan, ouvrier, serfs de la mécanisation. Homme-Machine. Lui usé, chair asservie au rythme endiablé de sa coéquipière. Cette ferraille acérée, tranchante, écrasante. Métronome assourdissant d’une œuvre infernale. L’oreille absolue alerte. Troubadour bâillonné.
Produire et survivre.

Au milieu du panier du cueilleur, quelques fruits plus juteux, plus sucrés. Au fond, les plus gâtés les convoitent, certains y parviennent, juste quelques-uns. Les accrocs, les conditionnés des spots publicitaires, des images médiatiques. Vie « épanouie » d’une consommation orchestrée. Ces quelques fruits s’accrochent à ces branches dorées, faisant fit des racines. Philosophie paysanne. Les branches cèdent. Les fruits pourrissent. Ont-ils oublié qu’ils étaient éphémères ? Leurs dépouilles nourriront la terre.

Arbre de vie peint, brodé, sculpté. Macrocosme témoin de la naissance, de la mort, de la métamorphose jusqu’à la déforestation apocalyptique. Chef d’œuvre de la sphère corruptible qui réduit le cueilleur ancestral en automate sous l’emprise du système informatique. Humanoïde fiché, étiqueté, pisté. Arts censurés.
Produire et obéir.


Puis-je te retrouver, cueilleur, sous l’arbre de vie ? Te regarder remplir ton panier de fruits colorés et savoureux. T’imaginer les déguster pour te nourrir. Et vivre celui que tu es et aurais dû rester. Panseur de l’arbre et des tiens, vieillissant douillettement sous l’ondée musicale.
Je t’offrirais alors un brin de muguet.

jeudi 16 avril 2020

Lettre à...


Avant de te voir, te rencontrer, te connaître, je t’ai lu ma belle. Encre sensible à ta force et ta splendeur. De cette encre issue de tes abysses. Ceux de la Garonne. Miroir de ses rives clinquantes, majestueuses. Fleuve tantôt lisse et soumis, tantôt révolté et provoquant.
Je t’ai suivie au gré des pages « Ecoute ma Garonne ». Je t’ai entendue. Raz-de-marée noirs de chair torturée. La bouche édentée expulse la poussière d’or sur les pierres de la ville. L’homme aveuglé de ses lèvres pincées s’abreuve du métal inoxydable. Dépendance immortelle. Raz-de-marée rouges de chair suante. De ses mains usées fabrique les argentiers. Ouvriers mis en cale. Raz-de-marée dorés de chair soyeuse. De ses ongles manucurés soudoie Dionysos. Paquebots à quai. Oriflamme faste, couleur aurifère. Dépendance immortelle. Qu’ont-ils fait de toi ?

Et puis, tu m’as parlé d’elle. Ta compagne sauvage. Dordogne se nomme-t-elle. Librement elle circule avant de te rejoindre dans ta prison humaine. Emmurée, bétonnée. Elle te raconte ses rives de terre et d’arbres et de fleurs, ses poissons, son tapis de flore. Toi qui n’es plus qu’un vide de souillures. Elle se souvient de son berceau dans les monts Dore, sans malédiction.  Elle serpente au caprice des reliefs, rencontre le lys, s’aventure à travers son homonyme. Refuge des indomptables. Comme elle, affranchis. Elle s’amuse de quelques embarcations indiennes. Mémoire. Gène de sagesse, de savoir.  Elle rêve de ces corps nus qui glissent dans son onde. Volupté. Servitude des sens. Couronne champêtre sans blason ni étendard. Dépendance vitale. Ils t’ont épargnée.

Enfin, tu m’as parlé de lui et je vous ai suivies. Chargées d’eau douce et d’eau de mer. Orchestrées par la marée vous façonnez vases, bancs de sables et îles. Le colérique mascaret ne vous néglige pas.  Enlacées au Bec d’Ambès vous vous jetez dans l’océan. Toujours unies et victorieuses. Raz-de-marée oubliés. La terre se dessine d’un archipel où il fait bon vivre, initié de vos vagues.

lundi 23 mars 2020

Applaudissements


Hier soir de mon balcon, j’ai pu entendre des applaudissements voués aux soignants. C’est bien, c’est gentil. D’une part je voudrais également parler des personnels chargés de l’entretien et de l’hygiène des locaux, des services blanchisserie…entre-autres les agents de service hospitalier, en première ligne eux aussi avec le virus.

D’autre part en entendant ces applaudissements, j’ai pensé à nos poilus, à tous ces appelés à la marche guerrière. Patriotisme.  Eux-aussi étaient applaudis, encouragés, vénérés ; jeu de la marelle qui les conduisait inévitablement au ciel. Héroïsme.

Peut-on parler d’héroïsme ou de sacrifice ?

Hier soir de mon balcon, je me disais pourquoi ne crient-ils pas : « des masques, des respirateurs, des lits de réa ! ». Pourquoi ces applaudissements résonnent à mes oreilles comme une marche funèbre ?
Le soldat fait son devoir sous le diktat militaire.
Le soignant fait son devoir sous le diktat de son éthique, de son altruisme. Les règles de sa pratique ne sont plus respectées. Lits fermés. Personnels réduits. Ceci depuis des années !  Dans nos rues silencieuses ce jour où seuls des applaudissements vespéraux explosent, il a crié son désespoir, aussitôt « gazé » ou écrasé par la matraque…

Aujourd’hui Covid-19 frappe chaque humain sans distinction ou presque. Les exposés, les confinés. Confinement confortable, confinement difficilement supportable.
De grâce, que la première catégorie ait le bon sens et la délicatesse de taire son bien-être, son retour aux sources…quand l’autre s’entasse dans un appartement sans balcon ou se demande s’il va pouvoir manger ou s’il ne va pas être oublié parce qu’il vit seul !
Sourde, aveugle, confinée égocentrique ferme ta bouche !

Quel que soit le confinement, il est vital. Il est l’applaudissement le plus impactant sur la sécurité des exposés. Il est le vrai signe de solidarité.

Cette solidarité est responsable de notre santé, de nos vies d’autant que les dirigeants, eux, sont loin d’assumer leur rôle.

Marie-Noëlle Fargier


samedi 8 février 2020

Souvenez-vous de ces petits noms...



Souvenez-vous de ces petits noms donnés, une abréviation d’un prénom trop long, le surnom familier qui navigue de génération en génération, de village en village. Un petit nom qui se finit souvent par « ou » ou « o » ou « i » etc… Ces petits noms si tendres n’appartiennent pas à toutes les classes. Ils sont le privilège des classes populaires. Ils reflètent une appartenance à une terre humble. Qui n’a pas entendu le nouveau-né « Henri » se faire appeler « Riri ». Ecoutez les crier les « Gillou », « Jeannot », «Fifi », « Kiki », « Jojo », « Nini »…. !  Ils ne recherchent pas une identité unique, ils se confondent d’une volonté soudée, solidaire. Une affection commune. Ils se font souvent précéder d’un « mon » ou « ma ». Possessif sans possession. Appartenance affective. Je vous assure dans les classes dites supérieures, il n’en est rien ! Ce serait ridicule, grotesque ! « Jojo le gilet jaune… » Malgré leurs prénoms longs voire composés, surcomposés (non je ne rajoute pas décomposés), ils ne décapitent aucune syllabe. Chacune d’elle est tranchée par une prononciation distincte, appuyée, soulignée d’un accent qui différencie le « o » du « au ».  D’ailleurs le même accent est adopté à tous les prénoms avec une intonation particulière que je qualifierai de « pointue ». Accent littéraire ? Non. Accent marbrier. Froid. Un besoin inévitable d’être unique, inégalable !

Pour être sincère, il faut bien reconnaître que nous aussi, gens du peuple n’hésitons pas dans nos campagnes à préserver l’intégralité de nos prénoms comme les grands de ce monde. Je m’explique. N’ayant ni descendance noble ni argent, l’accès à la particule prise en sandwich entre le prénom et le nom des bien-nés nous est inaccessible.  Le peuple toujours ingénieux apporte à chaque membre de sa communauté un brin de dignité et de reconnaissance et fait précéder le prénom d’un « le » ou « la », pronom défini, et s’est approprié la particule princière. Qui ne souvient pas de « la Marie de… ».

Sur cette note humoristique, il faut bien réaliser que les premiers noms attribués au nouveau-né crient déjà la différence trimbalée toute une vie. Cependant il arrive qu’un Jeannot ou un Bébert se fasse un nom comme on le dit si bien. Rareté d’un bienveillant hasard. Une rencontre. Comme ce fut le cas pour Camus. Ce nom qui est même devenu un adjectif « Camusien ». Aurait-il existé sans la persévérance de cet instituteur qui a offert à Albert la possibilité d’asseoir ses modestes fesses sur les bancs prestigieux de l’école ? Non, il serait resté dans les méandres de l’intelligence interdite, perdu à jamais. Certains chanceux profitent de ce nom fabriqué de leurs mains ou de leur sueur pour mettre en lumière les noms oubliés. D’autres les laissent dans l’ombre, les enterrent au plus profond en coupant leurs racines. Souche vivace, elle résiste ou revient en force à la moindre faiblesse (un accent retrouvé, une syllabe mal prononcée…). Les bien-nés sont intransigeants.

Le nom reconnu, « estampillé » s’étale au grand jour, brille de mille feux. Les noms rétrécis ne peuvent qu’incliner la tête ou partir en courant. Laisser la place. Noms et corps étêtés.  Justifié ? Pas toujours. J’ai pu voir mon prénom bien long et composé (par hasard) associé à mon nom très courant (comme on dit) sur une couverture de livre. J’étais en dédicace. Je vois une dame qui cherche à me parler, elle s’approche, s’éloigne puis revient. Je me permets de l’aborder. Elle me dit « Je voudrais un de vos livres mais je suis intimidée par les auteurs ». Cette remarque me blesse. L’égo de ma classe sociale en prend un coup. Eh oui, nous en avons un nous aussi ! Pourquoi ne me reconnait-elle pas ? Je m’empresse de lui dire que je suis comme elle, et surtout pas différente voire supérieure parce que j’écris quelques pages.  Je rajoute :

 « Mon livre me (et nous) ressemble, mes mots n’obéissent pas à la loi de la syntaxe enseignée sur les gradins d’un amphithéâtre (les grands noms me le rappellent). Je n’ai pas été invitée. Savez-vous, Madame, que je n’ai jamais écrit de mots aussi beaux que ceux entendus chez nous. Je parle de ces petits noms où réside tout le sens de la vie parce qu’ils vous reconnaissent en tant qu’être humain. Ces petits noms qui répètent l’amour qui vous est porté.  Ces petits noms qui vous disent que vous n’oublierez jamais votre origine vraie, sincère, humaine, fière et dénuée de solitude. Ils n’ont pas besoin d’être suivis de noms plus ou moins renommés, et encore moins de s’isoler par quelque particule. Ils se suffisent à eux-mêmes. Ils existent sans généalogie pompeuse de l’arbre feuillu d’or. Ils se transmettent naturellement et ne se perdent jamais. Leur arbre se contente de racines sauvages et philanthropes. 
Chez moi on m’appelle « Nono ». J’y entends toute la douceur, la reconnaissance de mes racines. J’appartiens à cette terre ou à ce terroir de mains ridées, abîmées et sages. Je garde mon accent. Mes mots sentent son parfum, ils chantent (je l’ai entendu dire) la poésie. Celle des gens humbles. Je suis honorée, Madame, que vous m’accordiez votre lecture. »

Marie-Noëlle Fargier

mardi 14 janvier 2020

Le Tambouyé


Jour de manif

Quelques souliers, des bottines, beaucoup de godillots écrasent les pavés rutilants au rythme des tambourineurs ou tambouyés. Les gargouilles des façades liftées se dérident. A leurs pieds, des denrées aux palais fins, des panoplies luxueuses, fantaisies et design de l’ère vitale. Les euros flambent. Les quelques souliers les ignorent, les bottines les snobent, les godillots ahuris des chiffres décrottés freinent leur allure.

Les bâtons frappent la tôle des barriques.  Percussion fabriquée des pauvres.  Rien de bidon. Volonté et fierté. Derrière le son, des pieds nus marchent dans la même direction. Humanisme. Justice. Un son salutaire pénètre le vide des intérieurs vétustes pour la plupart, habités par les démunis. Seules les façades et leurs panards de marque importent. Les gargouilles exultent « au diable ! ». Elles se font l’écho de plus en plus fort du timbre supplicié, guerrier. Sa plainte, son cri exhortent les voix solidaires, inconnues au bataillon. Complainte ancestrale et lointaine. Fûts en bois, métal et bâtons pour taper. Bois pour implorer l’aide des ancêtres   bâtons pour ne plus être frappés. Peau noire, siècles d’esclavage, le tambouyé résiste.  Peau blanche déshéritée, siècles de servitude, le tambouyé renaît. Même cause – même effet. Argent/domination/capitalisme – Misère/châtiment/destruction.

La quête inlassable à la richesse des persécutants, saigne l’homme sage, humble noir ou blanc, éventre et sacrifie sa terre. Du tambour bèlè à la caisse insolite, le tambouyé psalmodie la souffrance, cadence l’unité, carillonne les consciences. Celles de l’opprimé, du démuni, du manipulé. Les bâtons du tambouyé écrabouillent la peur.  Il coupe le sifflet au fouet, aux balles. De son roulement il remembre les mutilés, condamne à mort les exécutions, sans pas de l’oie. Il lance la générale face aux derniers soupirs de son alliée, la terre, ruinée par les caprices des argenteux.

Tambour humble, fait de bois ou métal, souvent inventé par des mains crevassées. Son tambouyé, lui, ne porte pas les gants blancs militaires. Ses battements scandent la liberté, l’égalité moyennant la blessure ou la mort. Champ de bataille. Son centurion orchestre la conquête de sa dignité.

Percussion sacrée de Gaïa à ses Êtres.

Marie-Noëlle Fargier

vendredi 3 janvier 2020

Mes voeux pour 2020





2019 Flambeau d’espoir et solidarité, torche de révolte et violence. Le jaune combat l’or. L’arme s’abat sur les impuissants. « La Marseillaise » consacrée aux monuments aux morts s’engage dans les rues. Des mots « gazé », « aveuglement » resurgissent de la mémoire. « gazé » ne s’identifie pas au pesticide de 14 ni à celui des chambres à gaz, il propage la même puanteur. A cette fétidité, l’aveuglement ancestral se fait complice. De la mythologie grecque (Œdipe,Samson) aux premiers chrétiens, il traverse l’Antiquité muni du tisonnier ou du vinaigre. Au moyen âge il se combine à la castration. L’aveuglement est la punition divine. Les tortionnaires contemporains utilisent ce châtiment corporel pour neutraliser les rebelles.

En cette année 2019, cette pratique se réincarne. Je rends hommage à chaque victime qui continue à vivre, mutilée à jamais.

Décembre 2019, les réfractaires font bloc face à l’extermination des missions du Conseil National de la Résistance. Cette plus haute institution de la France clandestine en 1943 tend vers une justice sociale. En 1944, Ambroise Croizat s’empare d’une phrase du Conseil National de la Résistance « nous combattants de l’ombre exigeons une véritable démocratie sociale impliquant un plan de sécurité sociale qui permettra de donner des moyens d’existence à tous ceux qui ne peuvent se les procurer par le travail avec gestion par les intéressés ». En 1945, Ambroise Croizat en tant que ministre du Travail fonde la Sécurité sociale et le système des retraites.  Cette justice sociale bafouée, torturée au fil du temps par les argentiers de plus en plus puissants, en 2019 est condamnée. Elle va être fusillée. Il ne s’agit pas de réforme mais d’abolition. Sans elle, la cour des miracles « hideuse verrue à la face de Paris » (Victor Hugo) défiera le temps et l’espace.

Comme il se doit je formule un vœu pour l’an 2020 :

 « Que le souffle d’unification de Jean Moulin et le sens de la justice d’Ambroise Croizat inspirent chaque Juste afin de rendre hommage à ces grands hommes, ces humanistes, et restituer la dignité à chaque humain. Essence qu’il n’aurait jamais dû perdre ».

Marie-Noëlle Fargier

mercredi 13 novembre 2019

Le cri


Je me souviens de mes années de jeune collégienne dans un pensionnat qui accueillait les enfants du monde rural et plus rarement les enfants citadins.  Les gosses de la ville bénéficiaient de cet établissement grâce à leur statut social particulier de normes égarées. Autrement dit « les cas sociaux ». Quelques-uns atterrissaient là par « hasard ». Quelle meilleure thérapie juvénile que le dressage pour les récalcitrants ? A coup de génuflexion, mains collées au sol sous les genoux indépliables. Sans croix accrochée au- dessus du tableau noir. Laïcité….  Quelques brutalités gestuelles de centre de redressement, quelques injures le plus souvent verbales d’un champ lexical aux mots crus, gras, poisseux. Contes de mon enfance. J’espérais la fin de semaine.

C’est pourtant dans cet endroit, je le compris plus tard, que je rencontrai « la fraternité ». Cette période, où la dureté de la plupart des adultes qui nous « encadraient », la vétusté des lieux, le partage de notre quotidien entre travail scolaire, vaisselle, tâches ménagères du sol au plafond, nous a liés ; nous les enfants citadins.  Ad vitam aeternam.

Je me souviens particulièrement de ce mercredi.  Jour d’un semblant de relâche où nos petites jambes marchaient pendant des kilomètres par tous les temps. Ce jour-là un surveillant au regard lucide et bienveillant décidait d’une promenade de quelques mètres en partant de notre « caserne ». Nous nous retrouvâmes dans les bois. Liberté.   Lèvres gercées, joues rosies du souffle glaçant, je respirais la sève des arbres abattus, l’odeur délicate des moisissures d’automne. Les conifères serrés les uns contre les autres réchauffaient ma solitude. Nous courions parmi eux, au hasard de leur verdure épineuse. Sans blessure. Le « pion » nous demanda alors de crier. Stupéfaits, nous émîmes quelques sons timides. « Plus fort ! » intimait le surveillant. A l’unisson nous obéîmes à cet ordre, écho de notre aspiration refoulée : l’interdit.  Des petits piaillements puis des hurlements se fracassèrent sur les troncs, dépassèrent les hauteurs prétentieuses des pins, s’évadèrent en transperçant les nuages noirs. Et finirent en rires en cascades sur la terre.

De retour, la caserne prenait un autre aspect. Apaisés, des regards s’échangeaient des bancs en bois. Côté filles- côté garçons. Annonce prémonitoire d’autres plaisirs. Prince et princesse. Le rêve prenait fin dans « le petit coin » de cette salle de télévision. Une gauloise forte et adulte se partageait dans les murs décrépis imprégnés d’urine. La désignation de « chiottes » avait toute sa légitimité.

Ces cris me parviennent une nouvelle fois dans ma vie. Ils n’émanent pas d’un bois, la rue les reçoit. Ces mêmes hurlements déchirant de mots. Ceux de l’injustice, de la révolte. Ventres creux, yeux cernés, corps usés. A nouveau les cris se cognent non plus contre les arbres, ils battent le pavé, percutent les murs dorés. Ils s’amplifient, se soudent devant les façades destinées à les abriter près de Marianne. Demeures de l’Etat. De leur propre chef, les oubliés crient plus fort d’une même voix. Une voix qui percera une brèche jusqu’à l’inatteignable édifice. Sans « pion » ni surveillant.  Aucun écho. Aucun apaisement. Ils défoncent de-ci de-là des portails de fer. Brisent quelques vitrines des riches argentiers. Le centre de redressement se rénove.  Brutalités, injures.  Mutilations. Ils se réparent tant bien que mal. S’entraident dans leur souffrance quotidienne. Fraternité. Ad vitam aeternam.

Même caserne, même chiottes. Mêmes enfants, mêmes adultes, mêmes vieux. De plus en plus nombreux. Le fil de la misère ne rompt pas, il se déroule indéfiniment de génération en génération, s’enroule insidieusement autour d’autres proies. Les pleurs ruissellent et se mêlent à ceux de la terre. Le vert s’éteint. L’air est froid.
Les quelques grandes écoles et hautes demeures aux cabinets d’aisance restent de marbre. Volets fermés. Hermétiques et insonorisées.

Dans ce bois puis dans cette rue, je me demande :
Devrions-nous apprendre à crier ?
Devrions-nous nous détruire jusque dans les flammes ?
Les cris s’asphyxient face au silence mortuaire des sacrifiés. Même la grande faucheuse n’ouvre aucune brèche.
 Ne faire aucun bruit. Se taire et survivre. Sens abolis.




lundi 7 octobre 2019

La Brenne


J’ai rencontré la Brenne. 

Les yeux fixes, la nuque droite sur cette étendue colorée d’herbe généreuse et plate. Ils n’ont ni espéré, ni deviné de cols inatteignables. Ils se sont contentés d’un ciel. Réverbère d’une terre. Synchronie universelle sans prétention. Ma nuque ne se renverse pas, elle se souvient de cette même droiture face à l’horizon. Celui de la mer. Ce ciel lui ressemble. Infini. Serait-ce le souvenir de son passage lointain ? Avant que cette terre ne se creuse pour accueillir les eaux boueuses des torrents de mon massif…

Etangs blanchis de nymphéas, roselières, landes mauves de bruyères, champs noircis d’automne, bocages de verdure murmurés par le baldaquin rosé, filaments argentés percés de rayons translucides, sages et réguliers. Douceur. Seule, debout je contredis cet univers longitudinal. Longévité ? La cistude en témoigne. 

Je poursuis cette route, ligne droite sans surprise. Des arbres sagement me saluent, haie d’honneur. Seuls des chemins de terre jaunie autorisent le passage des vivants. La forêt est dense. Autoritaire, elle transperce de sa hauteur l’assiette terrestre. Ma nuque se renverse. Mes paupières se cognent aux feuilles des grands chênes, des pins, des feuillus. Ils chuchotent au firmament sa grandeur retrouvée. 

D'un sentier, j’aperçois quelques biches, quadrupèdes liés à cette horizontalité. Elles approchent de l’asphalte humain, effarées par une salve d’horreur mortuaire, de tirs sanguinaires. Je conçois ma place d’humain. Humblement baisse la tête. Honteuse. Je quitte les bois. 
Le ciel et la terre forts de leur transparence où l’œil humain ne se repère m’invitent à nouveau. Le soleil lent et léger, lance des éclairs endormis rosés sur les grès rouges de la Brenne que l’homme a verticalisés pour bâtir sa demeure. 

Qui est donc ce bipède étranger qui se prétend si grand ?