« Un si long tunnel » d’Alain Cangina
Lu par Marie-Noëlle Fargier
Jacquette
clair-obscur où deux mains se démarquent d’un noir hermétique, d’un ocre
rayonnant et tendent vers un soleil lointain, pâle ; les griffes du fil de
fer menacent le derme.
J’ouvre le
livre, page noircie de caractères serrés, étouffants. Je lis, le cauchemar asphyxiant
débute, puis le réel morbide prend le relai, nuit et jour sous le même joug de
l’épouvante.
Je rencontre Martin, le docte, le
sanctionné dans son lieu d’enfermement, la prison. Le captif et le pénitencier
ne font qu’un - chair et esprit condamnés à la maltraitance, murs
claustrophobes.
Je suis saisie par les
descriptions de l’auteur.
« Une petite brise
fiévreuse frôla son épiderme, accentuant l’ambiance poisseuse si souvent
présente dans cette taule. » « La masse grise et bétonnée de la
prison, ce cimetière de morts-vivants, se dressait comme un blockhaus sans
horizon à surveiller. »
Parfois, elles m’obligent à
sortir de ce bloc cimenté, faire une pause, elles ne m’apparaissent pas issues
d’un imaginaire productif, elles sont le sinistre reflet d’un réel avec des
conditions de vie indignes allant jusqu’au suicide…J’étais loin de
savoir !
Cependant, « Un si long
tunnel » amène le lecteur dans un ailleurs, celui de la pensée, de la
réflexion, de l’approfondissement.
« Avec la survie carcérale,
la lucidité de Martin sur le monde s’était accrue »
Á cette lucidité, je rajouterais cette
clairvoyance, cette sensibilité, ce savoir qu’il soit social, politique, scientifique
et autres et qui jalonnent l’œuvre. Cette dernière n’est pas seulement une
histoire captivante, elle est, à mon sens, un essai, truffé de références. Cette analyse omniprésente devient le phare du
lecteur et la lumière du « copilote », le jeune détenu Julien, ancien
camé, qui partage la promiscuité de la cellule avec Martin. Une forme de
tendresse s’installe entre ces deux êtres que tout oppose.
Le clair-obscur de la couverture
se peint à chaque page. Il en devient une figure de style. Par exemple, il
s’infiltre des sciences classiques aux sciences quantiques. Il est peut-être la
clé de la préservation de la dignité du détenu. Il est la distance prise, le
refuge du prisonnier, son évasion de l’univers carcéral tout en restant
conscient, rationnel. « Un si long tunnel » aborde de multiples
thèmes. Dans un langage courant, Martin étanche
la curiosité de Julien, image, explique, détaille. Il utilise même les contes. Serait-ce
une forme d’éducation populaire dans ce milieu de pauvres ? D’une écriture
académique, le narrateur aborde, creuse, développe. Le tunnel se
métamorphoserait-il en « caverne de Platon » ?
La révélation du monde carcéral,
l’analyse de notre société ne sont pas le seul moteur de lecture. Il reste
l’intrigue qui n’est pas moindre, que vont devenir Martin, Julien et les autres ?
Ont-ils seulement un avenir ? Á travers l’histoire de Martin et des
autres, Alain Cangina confie les mécanismes judiciaires et ce qui en découle
pour les détenus.
L’œuvre s’achève, imprégnée par
le clair-obscur des mots, des idées qui s’enchaînent et dansent vers…
Pas à pas, j’ai franchi ce si
long tunnel, éprouvant de réalité, apaisant de poésie, poignant d’amour et
d’une Sagesse évidente où la réponse n’a pas de place.
« Un si long
tunnel » d’Alain Cangina s’enracine dans ma mémoire, de son entrée
inévitable à sa sortie aléatoire...Et dans l’après…
L’écrivain défragmente cette
société par une vision globale. De quoi devenir misanthrope, ou… ?
