samedi 27 décembre 2014

LA BUKINE D'ANNA


EXTRAITS DE LA BUKINÊ D'ANNA




Les ormeaux peints de la couleur du feu inondent la colline face à la cité qui s’étire. Les chibottes, abris de pierres sèches aux formes arrondies, se donnent la main, là où le soleil est toujours là. Elles écoutent l’incessant gargouillis de la rivière au fond de la vallée, source de leur vie…
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…De sa main effilée, elle effleure le cuir de son sac à la recherche de sa bukinê. La corne de ce petit objet précieux, seul lien avec ses sœurs, égratigne sa peau parfaite. Elle regarde respectueusement cette coquille de poisson transmise par ses aïeux, tordue par des spirales, souvenir d’une contrée lointaine. Délicatement, elle la porte à sa bouche qui espère comme un baiser lointain le son qui la conduira vers Matobe…
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…La source malgré le froid est restée fidèle à son peuple, elle coule de manière économe mais d’une eau claire et avenante. La cascade est ceinte de menhirs qui effleurent les cieux enfantés par la terre mère. Deux pierres, grossièrement taillées en forme de serpent et de loup, encadrent l’accès au reflet d’espoirs divins, les gardiens du breuvage…
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…Elle arrive sur les rives tenant dans ses bras sa petite Matobe, un chemin savonneux de perles immaculées escorte le parcours du Douro, les arbres se ploient de chaque côté des rives se retrouvant comme une passerelle céleste où de multiples papillons d’une blancheur lumineuse s’accrochent aux branches…
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…La chibotte d’Inanna s’impose, appuyée contre son éternelle roche agrémentée par un tapis garnis de lis et de coquelicots qui font oublier le gris de ses pierres…
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…Comme un prédateur, il remarque plusieurs lis alignés avec leurs étuis désaltérants. A cet endroit précis, il distingue une pierre proéminente, brutalement il arrache cette dernière de ses congénères, elle ne résiste pas à l’emportement de Bacab et dévoile une cachette…
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…Tefnet épouse Hélios, la traîne de la mariée unit toutes les couleurs, balayant la cime des arbres protégés par le miel pour s’élancer vers les cieux en un pont miraculeux, réunissant tous les mondes…
Extraits du roman de Marie-Noëlle FARGIER "La Bukinê d'Anna"



PRESENTATION DE LA BUKINÊ D'ANNA
Marie-Noëlle FARGIER présente son roman "La Bukinê d'Anna"
Mon histoire et celle que j’ai écrite se déroulent à Vals près le Puy (autrefois « la Val du Cros » : la vallée du tombeau) sur un site appelé le Crouzas (le Grand Tombeau) où de drôles de logis en pierre sèche, de forme ogivale se prélassent sur un sentier « canyoneux ». Ils se nomment chibottes. Monsieur Albert BOUDON LASHERMES , érudit de la région, attribue à ces chibottes une existence vieille de plus de mille ans avant Jésus Christ. D’après lui, c’est un peuple ligure qui les aurait construites. A mon tour, j’ai attribué à ce peuple un nom, des visages, des pensées, des rites…en offrant à ces étranges logis, des hôtes. L’histoire qui se passe plus de mille ans avant Jésus-Christ pourrait exister aujourd’hui et demain. L’être humain a t-il tellement changé ? L’histoire est basée, si je puis dire, sur la nature humaine et sur ce que je crois être son principal fléau : la séparation (la séparation inéluctable, la séparation exigée, la séparation subie) qui, terriblement, rime avec la discrimination sous toutes ses formes. Pour étayer ceci, j’ai souhaité mêler ma « biographie » (banale, similaire à tant de personnes) au récit de mon manuscrit.
Il y a 51 ans, je vivais dans un ventre pointu, non pas rond, pointu : laissant présager la venue au monde d’un petit garçon…après deux jolies petites filles : Edith et Josiane, c’était de bon augure. Le nom restait ainsi sur le livret de famille. Par une nuit enneigée et verglacée, le 27 décembre 1963, dans une petite chambre qui abrite encore mes songes, je naissais.
Belenda donne la vie en abandonnant la sienne, à une petite fille, Matobe, l’enfant est aveugle et la tribu d’Hélios sacrifie les enfants malformés. Matobe n’a pas de père, Belenda est morte en emportant avec elle ce secret.
"…C’était une nuit d’hiver éblouie par un ciel étoilé, les arbres luisaient de paillettes d’une pureté immaculée. La terre verglacée craquait, se fissurant comme pour ensevelir toutes les souillures."
"Varna, fille aînée, était restée toute la nuit auprès de sa mère, Belenda qui enfantait…"
Cinq ans plus tard, ma grand-mère Anna, mon miroir, après une longue maladie, me faisait quitter l’enfance. Puis ce fut des années rythmées par les journées écolières dont une seule phrase subsiste « tu es encore dans la lune Marie-Noëlle » (chez moi on m’appelait Nono ou Noëlle) mais égayées par les patins à roulettes qui glissaient sur les rues et sur tous les chemins avec mes amis du quartier.
"…Elle, qui aime courir jusqu’au rempart en s’imaginant aigle volant au-dessus du monde. Il lui arrive de se pincer les joues pour être sûre de bien exister tant elle aime la vie, la musique, le soleil, la pluie, la neige, le froid. Elle se fond parmi les chênes, les saules pleureurs, les ormeaux, les noyers, tous ces arbres majestueux, elle danse autour d’eux pour leur rendre grâce..."
Mais cette liberté allait prendre fin quelques années plus tard en échouant dans un pensionnat où les poupées et les robes étaient interdites. Par contre cette année là, j’allais rencontrer l’Egypte, les pyramides et l’algèbre où les problèmes n’existaient plus. Cette rencontre allait me réconcilier avec l’école et faire naître mes premiers poèmes.
Inanna et Varna, les sœurs de Matobe, décident d’enfreindre la loi meurtrière et de cacher leur petite sœur à la forêt de l’ombre, lieu maudit et interdit aux habitants de la tribu.
"…Sept ans que Varna vit comme une recluse et pourtant elle a atteint une sérénité de l’âme, les Dieux la suivent à chacun de ses pas. Toutes ces années passées près de sa sœur à la câliner, à lui donner ce que Belenda n’avait pas su lui donner : la tendresse maternelle. Matobe a sept ans aujourd’hui, Matobe si pleine de lumière…"
Bachelière, mariée et maman, j’enchaîne les petits boulots avant de tenir un petit bar où la fréquentation des nantis et des plus démunis me réveillent (j’écris) puis je travaille dans un hôpital psychiatrique comme agent de service avant de devenir aide-soignante et secrétaire médicale (j’écris). Face aux patients et à leurs souffrances, j’écris. Face aux douleurs de la vie, deuils, séparations, arrachement d’être cher, j’écris.
"…Inanna n’a pas revu Matobe depuis le jour de sa naissance. Grâce à Varna elle peut l’imaginer aisément. Il lui arrive même qu’elle surgisse dans ses songes : elle la berce dans ses bras. Ce rêve est si réel qu’elle connaît Matobe dans la douceur de sa peau, dans la couleur de ses yeux, dans son odeur. Quand elle rêve d’elle, elle combat pour retenir son rêve contre l’éveil qui l’arrachera à ce moment d’amour. Quand Matobe était encore bébé, elle lui créait des poupées dans ses étoffes. Avant de les transmettre à Varna, trait d’union des deux sœurs, elle serrait la poupée contre elle pour l’imprégner de tout son amour, comme si ce jouet que Matobe allait tenir dans ses bras transmettrait à son tour tous les sentiments qu’Inanna éprouvait pour sa petite sœur, une façon de combler ce manque infini, et peut être aussi un peu…comme les papillons d’Elhonna…"
Face à tous les visages connus et aimants qui s’effacent, semblables à la tribu d’Hélios, ou qui ont pris le nom de « Buluc », j’écris. J’aspire pour eux au dénouement de mon manuscrit. Aujourd’hui, je regarde et garde seulement les quelques visages aidants et combien Sages qui ont été et seront toujours là, sans jugement… Sagesse que porte beaucoup de mes personnages, dont un, Varna, qui répond à sa sœur, Inanna qui ne comprend pas le rejet des gens de son peuple :
"- … Le malheur épuise les hommes Inanna. Quand père est parti, ils nous ont plaintes, notre malheur était neuf, inhabituel et pour cela attirant pour notre petit peuple, ils aimaient le partager mais quand le malheur s’enracine comme avec la mort de mère et mon départ, il devient alors une malédiction. Il est terrorisant, incompris. Les hommes préfèrent penser que les Dieux nous ont abandonnés ou que nous sommes nous-mêmes responsables de tant de douleur…"
Comme je le dis précédemment, la rencontre avec les Dieux m’a fascinée, et s’est poursuivie toute ma vie. Obligatoirement, le temps a pris une autre dimension, est devenu insaisissable, confus, désordonné. J’ai souhaité transmettre dans mon manuscrit cette notion jusqu’aux dernières phrases de « la Bukinê d’Anna », qui invitent le lecteur dans un autre espace-temps qui sera la suite de ce manuscrit. On entendra donc encore le son de la Bukinê avec, à ses côtés, la suite de ma biographie…si les Dieux l’autorisent…